jeudi 3 décembre 2015

Et si les champignons sauvaient le monde?

Clément Baudet  Science & santé 03.12.2015

 Les biotechonologies utilisant les champignons inspirent des chercheurs et entrepreneurs désireux de rendre notre quotidien durable et écolo.


Dans son ouvrage Mycelium Running: How Mushrooms Can Help Save the World, le mycologue américain Paul Stamets l’annoncait de manière prophétique: les champignons pourraient bien sauver la planète. Il y a dix ans, dans une conférence TED, il détaillait leurs incroyables propriétés: dépollution des sols, bio-pesticide, substitut aux matières plastiques, production de biocarburant…
Aujourd’hui, les biotechonologies utilisant les champignons inspirent chercheurs et entrepreneurs. Tour d’horizon de ces applications qui pourraient rendre notre quotidien durable et écolo.

Dépolluants naturels

 

Depuis 2007, Gil Burban se passionne pour les propriétés dépolluantes des champignons: «Ce sont les seuls organismes vivants capables de dégrader la lignine et la cellulose. Ces deux molécules principales du bois se retrouvent aussi dans les énergies fossiles et sont transformées en sucre par les champignons», explique cet ancien architecte.
Aujourd’hui, sa startup Polypop utilise les champignons pour traiter des sols contaminés par des hydrocarbures. Cet été, elle est intervenue trois mois sur un chantier d’Eiffage à Marseille. Un projet de dépollution douce unique en Europe: «On construit une sorte de lasagne géante en alternant des couches de terre polluée et des couches de substrat composé de paille, de copeaux de bois et de mycelium, ce réseau de filaments qui compose le champignon. Il faut maintenir une température et un taux humidité constants dans une absence totale de lumière», explique Gil Burban. Une fois ces conditions réunies, il n’y a qu’à laisser les champignons se développer et faire leur travail. C’est ce qu’on appelle la bioremédiation: la décontamination s’effectue par des processus biologiques naturels. Difficile de faire plus écolo, car les champignons, en plus de digérer les polluants, facilitent le retour de la végétation. «Notre modèle, c’est le sol de la forêt», ajoute Gil Burban.


Dans son laboratoire en Haute-Savoie, l’équipe de Polypop sélectionne des souches de basidiomycètes, nom scientifique des champignons dits «à chapeau» comme les cèpes ou les girolles. «On les expose à des doses progressives de polluants. Ils ont une vraie capacité d’apprentissage! C’est plus de l’élevage que de l’agriculture, les champignons sont plus proches des animaux que des plantes», rappelle-t-il. On a tendance à l’oublier, mais les champignons font partie d’un règne à part dans la classification du vivant, celui des fungi. Il a quand même fallu attendre 1969 pour que le botaniste américain Robert Harding Whittaker les distingue du règne végétal par leur absence de chlorophylle et d’amidon.
Si les propriétés dépolluantes de ces organismes sont connues depuis trente ans, Gil Burban reconnaît qu’il est difficile de faire sortir cette technologie des laboratoires: «On travaille avec du vivant, ce sont des pratiques inhabituelles sur un chantier et les assurances sont très frileuses.» Cette méthode nécessite aussi de grands espaces et l’entreprise est encore dépendante des fluctuations du prix des déchets forestiers, sa principale matière première. Mais ce militant de la bioremédiation est optimiste: «L’objectif est de stabiliser nos coûts et puis, si on veut changer d’échelle, nous devons adopter des techniques plus proches du monde agricole que de la construction.» Pour cet entrepreneur passionné, nous ne sommes qu’à l’aube d’une découverte des incroyables propriétés des champignons.

«Le champignon, c’est l’Internet de la nature»

 

D’après les estimations, il existerait 1,5 million d’espèces de champignons. A ce jour, seulement 100.000 ont été recensées et 20.000 sont utilisées par l’industrie agroalimentaire et pharmaceutique. Le règne du fungi reste encore méconnu. «On ne connaît presque rien», avoue Joëlle Dupont, mycologue au Muséum national d’histoire naturelle. «La plupart des espèces ne sont pas cultivables en laboratoire à cause des relations très étroites que les champignons entretiennent avec leur milieu.»
Ces organismes-clés dans les écosystèmes sont les artisans du phénomène de mycorhize: ils forment des réseaux de mycelium interconnectés qui échangent et redistribuent des nutriments aux plantes et aux arbres à travers les racines. «Le champignon, c’est comme l’Internet de la nature, c’est le plus grand réseau d’échange du monde», s’amuse Gil Burban. Sous nos pieds depuis 450 millions d’années, les champignons jouent la carte du collaboratif et de la symbiose.
Aujourd’hui, ces propriétés sont prisées en agriculture: «Certains champignons éloignent les insectes et protégent les plantes des maladies. Les recherches sur le biocontrôle, le contrôle biologique, sont très à la mode», explique Joëlle Dupont. Plusieurs champignons sont homogués par l’Institut national de la recherche agronomique, comme le Trichoderma, qui agit contre des maladies du bois de la vigne. En 2015, des chercheurs de l’Institut Sophia Agrobiotech ont découvert d’autres souches qui limitent la croissance d’organismes parasites agricoles et aquacoles. Ces alternatives biologiques à l’utilisation de pesticides sont encouragées en France par le plan Ecophyto, lancé par le ministère de l’Agriculture. L’objectif: réduire de 50 % l’utilisation des pesticides d’ici 2018.
Chercheuse au département de biodiversité et biotechnologie fongiques à l’INRA-Université d’Aix-Marseille, Marie-Noëlle Rosso rappelle le potentiel écologique des champignons: «Ils transforment en sucre les déchets de l’agriculture et de la foresterie à moindre coût énergétique. Par fermentation, ce sucre permet de produire des biocarburants de deuxième génération. Cela peut être une solution pour s’affranchir du pétrole.» Dans ce laboratoire à Marseille, une trentaine de personnes recherchent activement les souches les plus adaptées à une production à grande échelle. Mais elle reste prudente: «Changer de modèle de production représente un coût, la transition ne se fera pas du jour au lendemain.» Philippe Silar, professeur à l’Université Paris-Diderot et chercheur au Laboratoire Interdisciplinaire des énergies de demain, le confirme: «Les technologies sont prêtes, c’est totalement écologique, mais le coût n’est pas encore assez compétitif face aux énergies fossiles.»




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